Un entretien avec Pepe Lucho et Carola

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Pepe Lucho et Carola msp, le jour où ils reçurent la Croix des Missionnaires Serviteurs des Pauvres, le 23 décembre 1986.

Est-ce que vous pourriez nous raconter brièvement le parcours de votre vie personnelle jusqu’à votre rencontre avec le Mouvement ?

Pepe Lucho (José Luis): Je suis né à Lima au sein d’une famille catholique mais non pratiquante. Dès l’âge de six ans, j’ai vécu à Cuzco, où j’ai commencé mon chemin dans l’Église Catholique en profitant de l’Oratoire des Pères Salésiens. A 13 ans j’ai fréquenté les Franciscains, dans le “groupe de jeunes”de la paroisse en donnant des cours de catéchisme aux enfants ; c’est là, en enseignant, que j’ai appris. Grâce aux prêtres qui passèrent par ce groupe, ma formation comme chrétien engagé débuta. Je suis devenu président du “groupe de jeunes” par lequel j’ai pu commencer un chemin d’engagement pour les pauvres.

A 17 ans, jeune étudiant en université, j’ai commencé à fréquenter des personnes très engagées dans la Théologie  de  la  Libération. L’idée  d’un  don  radical pour les pauvres et comme laïc me plaisait beaucoup. Cependant, grande fut  ma  déception  quand  le groupe du “Sentier Lumineux” entra dans la clandestinité et pris les armes. Je me rappelle une chanson qui  disait  :  «  Quand  ces mains suppliantes deviendront des mains qui  prennent  le  fusil,  nous  romprons  les montagnes, et le torrent n’aura pas de fin ».
C’était un chant qui sonnait bien, mais nous ne comprenions pas ce qu’il voulait vrai-ment dire.
Pendant mes études à l’université, je rencontrai Carola, ma future épouse. Comme couple et avec encore plus l’envie de servir le Seigneur, nous avons formé un “groupe de jeunes”. Nous faisions le catéchisme chaque semaine aux couples qui se préparaient au mariage. En plus, j’étais devenu le secrétaire de la Commission de l’Évangélisation du diocèse de Cuzco, sans rémunération, mais avec un grand cœur... Je me sentais important parce que le Vicaire Général m’appelait pour l’aider à organiser des réunions de pastorale au niveau de tout le diocèse.

Cependant Carola et moi, nous avons vu que tout cela n’était pas suffisant et que nous pourrions faire davantage. Mais notre famille grandissait et nous devions travailler beaucoup, car nous avions peu.
Carola: Je suis née à Abancay (Apurímac,Pérou). Mes parents travaillaient comme professeurs dans les communautés très pauvres de la Cordillère, J’ai grandi et j’ai étudié à leurs côtés dans différents villages.
De ma mère, j’ai appris beaucoup. Elle donnait la classe le matin et l’après-midi ; le soir elle enseignait aux pères de famille à lire et écrire. Moi et mes frères, nous l’aidions en installant les candélabres pour éclairer la salle de classe.
Combien de fois, au cours de nos voyages, les orages sont tombés sur nous avec la grêle, les éclairs et le tonnerre ! Nous devions alors nous abriter sous les bêtes de somme ou bien nous réfugier dans le creux des rochers !
Le soin, le dévouement, l’attention, la responsabilité de ma mère pour les pauvres furent pour moi toute une leçon, comme à l’école. Je me rappelle comment elle préparait les enfants aux sacrements et les pères de famille au mariage et comment elle arrangeait l’église.
Ma grand’mère paternelle Marcelina, a joué aussi un rôle important dans ma vie. Quand nous allions en vacances dans son village, je voyais comment elle réunissait les gens tous les vendredis soir pour prier en “quechua”, langue dont je me sens extrêmement fière. Après je suis allée à Cuzco pour continuer mes études supérieures et j’ai fait partie de la Jeunesse Franciscaine de Cuzco. Dans ce groupe, j’ai connu Pepe Lucho. Au bout de quatre ans nous nous sommes mariés et nous nous sommes bien implantés dans la “Catéchèse des jeunes” de l’Archevêché.

C’est alors que vous avez connu le Mouvement et le Père Giovanni ?

Pepe Lucho: J’ai connu le Père Giovanni quand le Mouvement n’existait pas encore, au moins officiellement : c’était en1983. Le Père Giovanni venait d’arriver d’un voyage en Italie, après une absence de plusieurs mois hors du Pérou, pour recruter des religieuses qui se chargeraient du nouveau Foyer Sainte Thérèse qui avait de sérieux problèmes à cause d’un manque de personnel qualifié pour accomplir sa mission comme orphelinat.
La première chose que fit le Père Giovanni en arrivant à Cuzco, ce fut d’aller voir le Vicaire Général de Cuzco, en ce temps-là, Mgr.Mario Gálvez, pour l’informer qu’il se voyait obligé de fermer le Foyer Sainte Thérèse par manque de personnel préparé. Alors, Mgr.Gálvez lui proposa de recourir à un jeune couple, marié avec deux enfants. L’idée d’avoir à la tête du Foyer un couple marié enthousiasma le Père Giovanni qui prit rendez-vous avec moi. Parlant avec moi quelques instants, il me dit que je pouvais prendre en charge le Foyer : il devait aller immédiatement dans la Cordillère et à son retour nous parlerions plus longuement.
A son retour en fait, et pour dire vrai, je voulais tout laisser tomber, mais le Seigneur est ainsi : il permet qu’arrivent certaines choses pour que sa volonté se découvre. Alors le Père Giovanni vint à la maison qui,“par coïncidence”, se trouve à quelques trois cents mètres du Foyer Sainte Thérèse. Là, il fit connaissance de Carola et de mes enfants, et c’est ainsi que débuta toute notre aventure avec le Seigneur.
En  1984,  le  Père  Giovanni  donne  àc onnaître son idée sur le Mouvement et nous demande de lire un petit message : “L’idée du Mouvement : l’appel aux jeunes” Nous nous sommes sentis tout de suite attirés et nous avons dit OUI.

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Pepe Lucho et Carola msp, au service des petites filles du Collège Sainte Maria Goretti, des Missionnaires Serviteurs des Pauvres

Carola: Je travaillais dans l’Administration Publique comme secrétaire à l’Institut National de Statistique, sans pour autant laisser mon engagement dans l’Église et poursuivant mes études universitaires. Pepe Lucho et moi, nous n’avions pas beaucoup de temps, mais nous pensions être la famille catholique la mieux désignée, parce que le samedi nous faisions le catéchisme dans le quartier de San Blas à Cuzco, que nous allions à la Messe tous les dimanches et que nous nous efforcions d’être une bonne famille.
Soudain, un jour (le 17 avril 1983) Mgr.Mario Gálvez se présenta à la maison. Il cherchait Pepe lucho et me dit : « C’est urgent. Quand il revient, tu me l’envoies im-médiatement à l’Archevêché. Je l’attendrai».
Quand Pepe lucho revint de la réunion avec Mgr. Gálvez, il me raconta qu’il avait rencontré le Père Giovanni Salerno, augustin, et qu’il lui avait fait connaître le Foyer des Enfants de la rue Tambo de Montero. Il y avait là 4 ou 5 enfants tout petits et 3 grands, tous orphelins, un chauffeur, une dame qui cuisinait et une autre qui lavait.
A première vue, le Père Giovanni me fit peur, parce que son aspect extérieur était très austère : il portait de grosses  lunettes et une barbe abondante. Nous avons  parlé beaucoup et il me demanda d’appuyer Pepe lucho. Il connut mes enfants et nous offrit de jolis cadeaux.

Pourquoi le monde missionnaire vous a-t-il attiré ?

Pepe Lucho: Je ne sais pas si le monde missionnaire m’a attiré. Il me semble que j’étais déjà immergé en lui : nous étions en terre de mission, mais aussi il est sûr que j’ai vu ces jeunes familles de la “Théologie de la Libération” tout donner, quitter leur pays, laisser leur famille et leurs habitudes pour se donner aux pauvres. Moi et Carola nous nous interrogions : – Et nous ? Par hasard, ne serions-nous pas capables de donner notre vie ? – Prendre une décision n’a pas été facile, à cause de l’incompréhension des amis, de la famille et même des prêtres. Il s’agissait d’une mission qui concernait toute la famille.
Carola : J’ai toujours grandi dans une ambiance missionnaire, en contemplant chez ma mère et ma grand’mère leur générosité envers le prochain, leur don de soi sans retour et dans la joie. Quand le Père Giovanni nous partagea son idée de fonder un Mouvement ecclésial, il nous donna les premières règles de vie missionnaire pour que nous l’accompagnions dans cette “aventure du Seigneur”, et ce fut pour moi un rêve devenu réalité. J’ai dit oui tout de suite.

Qu’est-ce qui vous a poussé à prendre la décision de consacrer toute votre vie aux pauvres à travers le charisme du Mouvement ?

Pepe Lucho: En premier lieu, la manière d’être du Père Giovanni qui avait le souci constant des pauvres, presque trop. Il pensait sans cesse à eux et voilà pourquoi il voulait avoir des jeunes missionnaires. En deuxième lieu, ce point : “Prier et travailler en silence est la règle des Serviteurs des Pauvres”. Je ne me considère pas comme un homme de prière, mais je sens le besoin de m’adresser au Seigneur, de me nourrir de Lui tous les jours, pour recevoir la force et la joie de continuer sur ce chemin. Le Mouvement me proposait l’option d’une remise totale de moi-même à Dieu à travers les pauvres ; c’est ainsi qu’avec Carola je ne laissais pas passer cette occasion.
Carola: L’importance que le Père Giovanni accordait au spirituel m’a plu énormément. Il nous apprenait à fréquenter les Sacrements, à nous pardonner mutuellement, à nous comprendre, d’abord à l’intérieur de la famille et ensuite en dehors d’elle. Il insistait beaucoup aussi sur l’importance de prendre soin de notre vie et de celle de nos enfants, et de cultiver une intense vie spirituelle. En plus, il m’offrit l’occasion tant attendue par moi, de me réaliser comme missionnaire, pour pouvoir donner tout ce que j’avais aux autres, spécialement aux malades que nous commencions à accueillir, aux gens pauvres de la campagne qui frappaient à notre porte pour demander un médicament, aux enfants de la rue qui venaient chercher un plat des oupe chaude.

Avec la distance des années, la flamme missionnaire est toujours la même ?

Pepe Lucho: Si cela n’était pas ainsi, il y a longtemps que j’aurais, ou pour mieux dire, que nous aurions abandonné cette voie ; l’enthousiasme pour vouloir changer le monde, au moyen de notre petite contribution, ne peut mourir ; je me suis toujours dit : « Je ne veux pas que mes enfants me disent un jour que je n’ai jamais rien fait pour changer tout cela ; je ne veux pas qu’ils voient leurs parents suivre simplement le courant”.
Carola: Les années ont passé : le plus beau, c’est que j’ai toujours senti la présence de Dieu et de notre Mère, sainte Marie des Pauvres. Malgré l’âge et les problèmes de santé, je vis toujours de cette même flamme missionnaire du début, jusqu’à ce que Dieu me dise : « Ça suffit ».

Jetant un regard en arrière sur toutes ces années vécues en mission, qu’est-ce que vous changeriez si vous aviez la possibilité de le faire d’une autre manière ?

Pepe Lucho : Je ne cesserai jamais de me dévouer de toutes mes forces. Le Seigneur ne permet pas que nous nous donnions à Lui à moitié : “Ou froid ou chaud ! Ceux qui sont tièdes, je vais les vomir”. Il ne nous veut pas de tièdes, mais à ceux-là, il leur donne l’occasion de se décider, parce qu’il dit. « Je vais les vomir » ; mais il ne dit pas : « Je les vomirai ». Ce que je changerais peut-être consisterait en ceci : consacrer plus de temps à l’adoration, à la prière et des temps plus forts en famille.
Carola: Le don de moi-même serait pareil, inconditionnel. Si je pouvais renaître, je choisirais la même famille et prononcerais le même OUI à l’invitation du Père Giovanni ; et si j’avais la possibilité de changer quelque chose, j’inviterais les familles missionnaires à vivre la très belle expérience que j’ai vécue en soignant les enfants malades du Foyer, eux qui ont été le moteur qui a marqué ma vie.

Quel est le plus beau cadeau que Dieu vous a fait à travers les pauvres ?

Pepe Lucho: Le plus beau cadeau, c’est cette vocation à Le servir à travers eux, dans le Mouvement des Missionnaires Serviteurs des Pauvres.
Carola: Dieu m’a donné beaucoup de cadeaux : le premier est celui d’avoir connu le Père Giovanni et de le suivre sur ce chemin qui changea ma vie radicalement ; ensuite, le don de voir que tous les enfants que nous avons aidés dans les centres du Mouvement, sont sortis de la pauvreté et de la misère dans lesquelles ils vivaient et qu’ils ont pu, à leur tour, aider leur famille et qu’ils sont devenus maintenant des gens de bien. Un autre grand cadeau est celui de voir mes enfants heureux, aussi bien dans leur vie familiale que dans leur vie professionnelle.

Quel est le Saint ou la Sainte qui vous a le plus influencé dans votre vie missionnaire, et pourquoi ?

Pepe Lucho: Saint François d’Assise. Je demande sans cesse au Seigneur qu’il me donne l’humilité, la simplicité et la joie qui le caractérisaient.
Carola: Sainte Marie Mère des Pauvres, parce que j’ai senti sa présence à chaque instant dans ma vie missionnaire. Saint Joseph aussi, qui n’a jamais manqué de fournir le pain à tous nos centres.

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Pepe Lucho et Carola msp, en mission dans l’un des villages où les Sœurs Missionnaires Servantes des Pauvres ont une mission permanente.

Quel est le plus beau moment de votre journée missionnaire ?

Pepe Lucho: L’Eucharistie, l’Aliment de tous les jours. Et le contact avec les enfants, plus spécialement les malades.
Carola: Quand je travaillai au Collège Sainte Maria Goretti, le plus beau moment était de voir le visage des fillettes, leurs yeux remplis de vie et toute leur joie pour écouter et apprendre. Maintenant, c’est le fait de travailler aux revues, aux circulaires, aux bulletins du Mouvement et de contempler les photos des diverses communautés. Tous ces moments-là trouvent leur sens plénier dans la participation quotidienne à la Sainte-Messe et à l’adoration eucharistique.

Quels sont les défis que vous considérerez comme importants, d’un point de vue missionnaire, pour l’Église et le Mouvement dans l’avenir?


Pepe Lucho: Ils ont été et le seront toujours : ceux d’instaurer le Règne de Dieu ici sur cette terre, en étant du côté des pauvres, pour ensuite aller au Ciel.
Carola: Ceux de nous rappeler que nous “Laïcs”, nous devons devenir missionnaires. Je prie le Seigneur pour qu’il suscite de nombreuses familles missionnaires pour le Mouvement, pour qu’elles sachent écouter sa voix et puissent le suivre et l’aider à construire le Royaume au milieu des pauvres.

Aux jeunes qui aujourd’hui ressentent dans leur cœur un désir de servir les pauvres mais qui se sentent freinés par le doute et l’insécurité en face de l’avenir, que leur diriez-vous ?

Pepe Lucho: Qu’ils n’aient pas peur de se lancer à l’eau, qu’ils ne doutent pas !Carola: Aux jeunes couples, je leur dirais ne pas avoir peur de dire OUI au Seigneur. Nous avons tous dans le cœur une étincelle missionnaire que nous ne pouvons pas éteindre. Tout n’est pas pure félicité : c’est dur et pas facile; mais c’est un sentiment indescriptible de joie, d’émotion et de satisfaction que ressent quelqu’un, quand il se met au service du frère, du malade, de celui qui est dans le besoin. Je leur dirais aussi : décidez-vous et méditez ce que le Seigneur nous dit : « Je n’oublie jamais celui qui offre un verre d’eau au plus petit de ses frères ». Je leur communiquerais ma joie de servir et de vivre dans le Seigneur.

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Pepe Lucho et Carola msp, après 31 ans de mission à Cuzco, se trouvent actuellement à Lima, auprès de notre fondateur, le Père Giovanni Salerno msp.